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PLUME d'ESCARGOT... |
Histoire courte |
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Un simple merci
Philippe Aeschelmann
(D'après le tableau "Compartment C, Car 293" de Howard Hopper, 1938) Ils n'ont pas encore trouvé. C'est idiot, tout au long de ces soixante ans, j'ai pensé cela. Chaque fois que je montais dans un train, chaque fois que j'étais seule dans un compartiment. Ils n'ont pas encore cherché, en fait, sinon, ils auraient déjà trouvé. Et je ne serais pas là, ou plus là, pour me souvenir de cette nuit et de ce train pour le Nouveau-Mexique... Mais maintenant, je suis vieille, je me moque des conséquences, et il faut que je parle, que j'explique, pour dissiper le doute de cette nuit d'il y a soixante ans. Le compartiment était réservé, pour moi seule. Les deux hommes de la brigade de surveillance étaient venus me voir au buffet. Tout est prêt, madame, l'homme là-bas, avec le chapeau à ruban vert, c'est lui qui va vous guider. Merci, monsieur. J'ai regardé l'homme, je me souviens encore de ses yeux vides, fatigués. Ils avaient beaucoup de travail dans cette guerre, parce que l'ennemi était partout, pour la première fois, dans nos frontières, et surtout dans nos cerveaux. L'incendie du paquebot français, les partis ouvertement favorables à l'ennemi, tout cela était nouveau pour notre pays. Mon guide avait le même regard, lui aussi, même d'aussi loin, je pouvais le voir. Je me suis levée de table quand il a quitté son poste d'attente. J'ai suivi son chapeau, dans le couloir, jusqu'au compartiment, qu'il m'a indiqué d'un geste, sans un mot, avant de continuer son chemin. Le train est parti, vers l'ouest, lent et pesant d’abord, à travers les banlieues sombres, puis rapide et léger à la surface d’un océan de terres agricoles. Je suis restée un long moment contre la vitre, jusqu'à la nuit, puis je me suis installée côté couloir. C'est là que j'ai vu l'homme au chapeau, mon guide, qui m'observait avec un regard différent... Billet, madame ? Oh pardon ! J'étais perdue dans mes pensées. Pas de mal, madame, le bouton d'appel, si vous avez besoin de nous. Oh, je ne crois pas, merci. Ce modèle de couchette est parfois difficile à ouvrir, n'hésitez pas, madame. Merci. Le contrôleur est parti, rien n'avait changé, malgré ces années, la compagnie s'appelait Amtrak à présent, mais les couchettes étaient toujours difficiles à ouvrir. Je n'en avais pas eu l'usage à l'époque, à cause de mon guide au regard étrange. Sa voix m'a fait sursauter, je ne l'avais pas entendu approcher. La nuit sera longue jusqu'à Albuquerque. Il n'était pas censé me parler, et j'ai mis une longue seconde à lui répondre. Vous n'êtes pas censé me parler, monsieur, c'est contraire... Aux règles de sécurité, il le sait, mais c'est moi qui vous parle, pas lui. J'ai quelque chose à vous faire lire, puis une autre chose à vous expliquer. Lui ? Oui, le... garde. Il a cherché un instant, les yeux en l'air, une étrange expression sur le visage. Howard P Epder, il ne veut pas dire ce que symbolise le "P". Je crois que je vais appeler. Oh ! Bien sûr, mademoiselle Warren, je ne me suis pas présenté. Permettez que je le fasse ? J'allais vous le demander. Je viens d'un autre... pays, mademoiselle Warren, et mon nom ne se prononce pas dans votre langue, même si de nombreuses tentatives ont été faites par le passé... J'ai tendu la main vers le bouton d'appel, il a poursuivi comme si de rien n'était. Cependant, vous pouvez m'appeler Doc, car en réalité je suis docteur, comme votre père. Vous l'appelez Doc, n'est-ce-pas ? Je n'ai pas appuyé sur le bouton. Comment savez-vous ça ? J'ai mes sources. Venons-en au fait. Je sais où vous allez, et ce que vous transportez, plié en quatre dans une enveloppe que vous avez glissée dans ce magazine. Vous êtes un de ces espions ? Ne vous méprenez pas, mademoiselle Warren. Les notes que les professeurs Lonstone et Aperti ont jetées sur ce morceau de nappe en papier lors de leur rencontre lundi dernier ne m'intéressent pas. Je les connais par cœur, voyez-vous. En voulez-vous la preuve ? Je ne vois pas de quoi vous parlez. Mais si. Près de la pliure, en bas à droite, Aperti a dessiné une petite femme nue, vous, entre parenthèse, et Lonstone l'a rayée pour continuer le développement de la formule dix-sept. Alpha facteur de un moins vé deux sur cé deux au carré. Vérifiez. C'est cette formule que je veux vous faire lire. Il m'intriguait et me terrifiait, mais sans la moindre menace, que ce soit en geste ou en parole. J'ai sorti l'enveloppe, déplié le morceau de nappe. Tout était comme il l'avait dit, y compris le dessin d'Aperti, dans lequel je me reconnaissais sans peine. Mais quelque chose s'est passé. Le dessin changeait, se brouillait, et du texte apparaissait, de plus en plus net, comme une manchette de journal. "The A-bomb on Japan". Puis une autre, plus courte. "Again !" J'ai levé les yeux vers l'homme, bouche bée. Lisez, mademoiselle Warren. C'est l'avenir. Je me suis plongée dans le texte, qui semblait défiler sur le papier, comme le bandeau sur la façade du Times à New-York . L'euphorie de la victoire sur le japon, puis l'horreur qui se révélait peu à peu, les maladies étranges, l'impuissance des médecins à les soigner, l'ignoble joie de mes compatriotes, puis leur peur, lorsque d'autres nations essayaient les mêmes armes. Et toujours, en toile de fond, les images tragiques et insoutenables. Le dessin de la petite femme nue est revenu, effrayant d'innocence après l'obscénité de ce qui l'avait précédé. Effrayant, n'est-ce-pas ? Comment faites-vous ça ? Une sorte de projecteur de cinéma miniature ? Mais rien de tel n'était possible, de là où il était, et j'avais bougé le papier à plusieurs reprises. Un autre train nous a croisés, un bref hurlement clignotant. Je me suis penchée pour voir s'éloigner ses feux rouges, dans une grande courbe. Il y avait une rivière. Je n'avais pas envie de défaire la couchette, comme cette nuit là, que j'avais passée assise. L'homme au chapeau n'avait pas ri de ma tentative désespérée de changer de sujet. Oui, si cela vous tranquillise, mais que pensez-vous de ce que vous avez vu ? Effrayant, vous l'avez dit, mais c'est la guerre. Et s'il existait d'autres moyens, plus humains, pour arrêter ce que vous appelez la guerre, d'autres moyens que cette horreur qui va naître du projet auquel vous participez ? Il faudrait les utiliser. Mais s'ils étaient plus compliqués et plus coûteux que cette horreur qui va naître ? Cessez de parler de naissance pour... Pour... Pour ce monstre ? Mais même les monstres ont une maman qui les aime, mademoiselle Warren. Voulez-vous faire partie de ses mamans ? Non ! Mais de quoi parlez-vous, je ne comprends rien à... A ces calculs ! Je n'y peux rien ! Calmez-vous, mademoiselle Warren, vous pouvez beaucoup au contraire. Ces notes... Ne me demandez pas de trahir... De trahir l'humanité ou un petit groupe de savants et de dirigeants inconscients ? De trahir cet homme capable de vous dessiner nue tout en concevant une arme qui va frapper trois cent mille civils et en tuer un million à petit feu ? Mais que puis-je faire ? Effectuer quelques changements minimes dans ces notes. Elles sont la clef du projet, en particulier la formule repérée dix-sept. Presque rien, un signe moins à la place d'un plus, un gamma à la place d'un alpha, presque rien, je vais vous expliquer comment faire. Ce sera simple, et quand ils reliront ces notes, ils partiront sur une fausse piste. Le projet ne donnera pas naissance au monstre, et des moyens plus humains seront utilisés. Il n'y avait plus de rivière, la voie passait de ponts en tunnels, dans les montagnes, à travers la nuit, jouant un concerto d'acier, entre la légèreté aérienne des poutrelles et la réverbération souterraine de la roche. Un vieil homme est venu s'asseoir en face de moi. Excusez-moi, je fais une petite pause avant de rejoindre mes petits-enfants. Mais... Ne seriez-vous pas mademoiselle Warren ? C'était mon nom, il y a longtemps. Et vous-même ? Howard Epder. Retraité du FBI. Je vous ai escortée, pendant la guerre... Excusez-moi, monsieur Epder, c'est une période que je m'efforce d'oublier. Vous ne devriez pas, mademoiselle Warren, vous avez participé au succès d'un grand projet. Oui, à mon grand regret, monsieur Epder. Oh, voyons mademoiselle Warren, vous ne me reconnaissez pas ? Regardez-moi mieux. J'ai chaussé mes lunettes. Il avait un regard étrange et familier. Doc ? Eh oui, c'est encore moi. Vous croyez avoir échoué, mademoiselle Warren ? N'est-ce pas évident ? Hiroshima, Nagasaki, Tree-Miles-Island, Tchernobyl et combien de noms inconnus ? Ce que vous aviez prédit est arrivé. Falsifier ces notes n'a servi à rien. Mais si. Des choses qui étaient dans ces notes ont été perdues, d'autres simplement retardées... Comme le laser, par exemple ? Il était prévu dans ces calculs, n'est-ce-pas ? La formule dix-sept. Je l'ai reconnue, il y a peu, même si mon bagage est un peu vieillot. Et il fait des miracles en chirurgie, dans beaucoup d'autres domaines, oui, c'est une arme, mais la chirurgie, les communications ? Non, mademoiselle Warren, ce n'était pas le laser dans la formule dix-sept, mais une autre source de lumière, plus homogène, plus fine, plus simple encore. La lumière non plus ne doit pas être trop nette, trop précise, sinon, elle peut ouvrir des portes qu'il est ensuite difficile de refermer. Plus fin que le laser ? Mais nous en avons besoin ! Mademoiselle Warren, vous avez de la chance de vivre dans ce monde. Il doit aller à sa propre vitesse. Mais pourquoi êtes-vous là, aujourd'hui ? Pour me dire ça ? Non, pour vous dire merci. Simplement merci. Nous avons réussi, vous avez réussi, mademoiselle Warren, à transformer le projet Manhattan en symbole d'horreur. Grâce à vos modifications, les bombes A et surtout les bombes H sont des bombes sales, très polluantes, génératrices de maladies, des horreurs, de véritables horreurs... Je ne comprends pas... Si vous aviez remis les notes sans modifications, ces bombes auraient été propres, sans retombées, à portée réglable au mètre près... Mais c'est horrible, ce que vous me dites ! Elles auraient été également faciles à fabriquer, et très bon marché. Toute cette souffrance... C'est horrible. Peut-être, mademoiselle Warren, mais c'est toujours la guerre... Mais pas avec ces... Pas encore, mais vous m'avez mal compris, mademoiselle Warren. Ces formules reconstituées que vous apportez à Washington aujourd'hui, la confession que vous avez évoquée au téléphone, cela permettra de concevoir des armes que ma... Mon pays ne veut pas voir dans cette... Dans ce pays. Je ne comprends plus rien... Vous nous avez aidés dans le passé, mais aujourd'hui vous représentez un danger pour... Mon pays. Mais je ne pense pas aux armes... Je vous crois, mais ce monde doit aller à sa propre vitesse, et personne ne sait ce qu’ils feront de la formule dix-sept. Et donc vous êtes ici pour... Pour me convaincre de trahir de nouveau ? Non, mademoiselle Warren, comme je vous l’ai dit, c'est toujours la guerre, mais le front s’est déplacé, en quelque sorte, et... Comment dire ? Aujourd’hui, oui, c’est ça, aujourd’hui, ici et maintenant, vous et moi sommes en première ligne, vous comprenez ? Et nous sommes ennemis. Oui, à mon grand regret. Et la guerre doit rester horrible, comme elle l’a été ces dernières années, grâce à vous. Encore merci, mademoiselle Warren, merci et adieu.
© Plume d'escargot
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